Psychophysique : posture, posturologie, maintien postural actif

(par Jean Luc Safin, physiothérapeute, Directeur )

 

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Personne n’a jamais vu un os bouger tout seul. Personne n’a jamais vu un corps en mouvement être mu et stabilisé par de simples tensions ligamentaires ou fasciales. Le corps est largement polyarticulé ; c’est  un avantage au plan des habiletés motrices parce que ce serait un énorme problème d’avoir une main ou une jambe ayant une seule articulation. C’est un inconvénient parce que cela pose la question de l’efficience du contrôle de ces très nombreux degrés de liberté articulaire, en particulier dans le cadre de mouvements réalisés dans l’espace-temps. Cette tâche neuromotrice complexe implique la présence de moteurs musculaires capables d’un fonctionnent ordonné et d’une fonction déléguée au système nerveux central (SNC) qui régule la commande, soit à partir d’une prescription centrale basée sur des représentations mentales idéomotrices anticipatrices des conséquences physiques et sensorielles de l’action (modèle cognitiviste prédictif et prédictif inverse, mécanisme feedforward top down), soit à partir de signaux pertinents extraits des flux sensoriels entrants et par ajustement en ligne du gain des réflexes posturaux (modèle écologique asservi, bottom up).

 

Tout mouvement est facteur de déséquilibres appellant des ajustements posturaux compensateurs. Au début du XXème siècle, Sherrington a imaginé que ce contrôle était l’œuvre de réflexes posturaux. En Russie, dans la deuxième moitié du siècle, Bernstein /Belenkii se sont opposés à Pavlov par une critique des ajustements réflexes conditionnels et de sa méthodologie expérimentale.  Ils ont à contrario émis l’hypothèse que le contrôle posturocinétique peut être facilité par la réduction du nombre de degrés de liberté articulaire par le biais de coordinations motrices préférentielles anticipatrices des conséquences de l’action. En intervenant quelques centaines de millisecondes avant le début de l’action, ces ajustements posturaux anticipés (ASAs, EPAs, APAs) s’expriment sous la forme de synergies musculosquelettiques qui ne peuvent pas répondre, de façon rétroactive, à une rupture d’équilibre qui ne s’est pas encore produite. Elles apparaissent centralement initiées à partir de représentations mentales, présupposant les conséquences physiques, sensorielles, énergétiques, des variations de la relation corps-environnement induites par l’action. Ces modèles internes prédictifs et prédictifs inverses bayésiens sont compatibles avec un fonctionnement en boucle ouverte (feedforward). De tels processus cognitifs intégrés appris, pourraient également permettre de lever le risque d’erreur inhérent aux nombreuses ambiguïtés sensorielles et incertitudes, propres à la physiologie du système.

 

Il est néanmoins évident que le cerveau ne peut pas tout connaître, tout prévoir et que le tonus postural orthostatique se caractérise par un silence EMG. La machinerie sensorimotrice doit aussi compter avec les mécanismes  liés aux propriétés physiques de raideur intrinsèque propres aux couples muscle-tendon des effecteurs périphériques, dans le cadre de ce qui pourrait être assimilé à un système à relaxation. Certains auteurs soutiennent que les états posturaux se désorganisent et se réorganisent de façon permanente et pertinente, sous l’effet des contraintes internes ou externes liées à la variation des relations corps-environnement, sans avoir recours à une prescription centrale (Gibson 76, Haken 83, Bardy/Stoffregen). Ces mécanismes en ligne paraissent compatibles avec un fonctionnement en boucle fermée et modulation du gain des différents réflexes inhérents aux boucles sensorimotrices impliquées. Par contre, il ne semble pas que la seule raideur mécanique du couple d’actionnaires suffise au maintien suprapostural. Née aux Etats Unis dans les années soixante dix et inspirée des travaux de JJ Gibson, la théorie tenségritaire (Tensional prestress integrity) est une version particulière de ces processus de contrôle en boucle fermée faisant appel aux qualités dynamiques intrinsèques, structurelles et sensorielles, des actionnaires incriminés.

 

Pour autant, l’absence de tonus postural et le retard psychomoteur des enfants « poupées de chiffon » porteurs de syndrome CHARGE, semble  indiquer qu’acquisition de la station érigée et gestion de l’équilibre actif suprapostural assignés à la locomotion et au mouvement complexe, restent largement tributaire des flux sensorimoteurs entrants et des modèles appris centraux. Inutile de réapprendre à marcher ou a faire du vélo chaque matin : une fois le modèle acquis par apprentissage et maturation du système, c’est chose acquise et l’action s’exécute de façon automatique préconsciente. Ce syndrome souligne par ailleurs le rôle notoire joué par les signaux vestibulaires dès après la naissance dans l’organisation de la posture, en particulier pour ce qui est du système otolithique. Si les études sont contradictoires, ceci pourrait aussi montrer que les informations sensorielles liées aux autocontraintes posturales de la station debout et l’ajustement du gain des réflexes posturaux, n’existent qu’une fois acquis, par maturation physiologique du système et par apprentissage, le sens de la verticalité. Il semble en effet difficile de concevoir qu’un jeune enfant acquiert la station érigée par la seule activité intrinsèque de ses muscles, fascias et ligaments, en étant dénué de toute motivation à imiter les grands en traduisant posturalement parlant, sa volonté à devenir petit Homme. N’ayant ni architecte ni maçon pour construire cette attitude caractéristique de l’espèce, l’Homme apparaît largement dépendant de la réussite des processus de maturation du proto droit devant référent phylogénétique, sous le poids des acquis de l’expérience, pourvu que le contexte l’y encourage ou l’y oblige. Par la suite, l’empreinte laissée dans les réseaux neuraux par la permanence de ces processus actifs, semble bien placée pour contribuer à  renforcer et adapter sans cesse les modèles prédictifs existants Il semble y avoir de forts arguments pour dire que le temps neurologique précède le temps biomécanique et que ce principe s’applique aussi bien à l’organisation de nos bilans diagnostics qu’à l’élaboration de nos décisions thérapeutiques. L’observation et la comparaison des degrés de facilité avec lesquels les athlètes handisport organisent et maîtrisent la compensation de leurs handicaps respectifs, semble particulièrement révélatrice de cette hiérarchie.

 

Psychophysique, puisque ces mécanismes ne se contentent pas d’être sensibles aux données périphériques, mais se montrent également sensibles à l’activité cérébrale intrinsèque propre à chaque cerveau, sous le poids de facteurs biopsychosociaux innés ou acquis. Cette processus modulent, de façon positive ou négative, l’activité intégrative et opérative du système. Qualifiée de sortante, ces phénomènes intrinsèques ne sont pas vraiment fait pour faciliter la vie du thérapeute et la manière d’appréhender l’expression et la compréhension des troubles du système par les bilans diagnostics fonctionnels différentiels. Dans ce cadre, savoir exactement qui fait quoi est un vrai défi pour les professionnels de santé concernés et ce d’autant plus que le besoin de « guérir » de ces patients est souvent doublé d’une recherche de merveilleux.  L’application d’une physiologie des systèmes intégrés actualisée par l’évolution des connaissances en neurosciences est certainement le meilleur outil intellectuel au service des professionnels concernés.

 

Il serait également surprenant que les apprentissages sensoriels, moteurs, émotionnels, intellectuels… ne laissent aucune trace dans les circuits neuraux concernés par ces fonctions et que la machinerie idéomotrice supportée par des mécanismes motivationnels, attentionnels … ne soit pas, elle aussi, invitée à la table de l’organisation des processus physiologiques fondamentaux de la vie active en station bipédale. Les besoins du système dans l’exécution des tâches posturales et supraposturales s’avèrent multiples.  Les différents  modes de régulation du maintien postural actif apparaissent plus complémentaires qu’opposés puisqu’il lui est demandé de répondre à tout ou presque, avec un maximum d’efficience et un minimum de coût énergétique.

 

Multiples récepteurs périphériques, multiples flux sensoriels entrants, multiples structures intégratives, multiples processus de modulation intrinsèque, réflexes, processus cognitifs et imagerie mentale, fonctionnement idiosyncrasique… semblent constituer un ensemble hétéromodal neuroplastique, permettant de répondre avec efficience, chez le sujet sain, au répertoire de tâche assigné. Par leurs troubles et douleurs musculosquelettiques, par leurs troubles de la cognition spatiale, un très grand nombre de patients fréquentant nos cabinets expriment, chacun à leur façon mais avec des caractéristiques cliniques assez communes, les altérations de ce système. Ces activités humaines fondamentales relèvent de processus psychophysiques dont l’exploration et la remédiation constituent le cœur de métier d’un kinésithérapeute-physiothérapeute averti, même si ils se conçoivent le plus souvent dans une approche transdisciplinaire. C’est en cela que l’orthopractie se distingue des médecines manuelles habituelles.

 

 

 

 

 

 

   
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