Maintien postural et Intégrité tensionnelle neuro- intégrée

(par Jean Luc Safin, physiothérapeute DE, directeur pédagogique)

 

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     Personne n'a jamais vu un os bouger tout seul et davantage vu un corps en mouvement être stabilisé par les simples tensions ligamentaires ou fasciales. Le contrôle des nombreux degrés de liberté articulaire répartis dans le corps et celui, plus général, du corps dans l'espace, est essentiellement le fait des forces délivrées par les moteurs musculaires et élaborées par le SNC dans le cadre de schèmes perception-action. Cette fonction neurologique intégrée, fruit de l'évolution, précède et accompagne la posture dans sa construction tenségritaire : pas de manipulation structurelle, tenségritaire ou autre, sans préalable neurosensoriel et neuromoteur.

     Les autocontraintes (tensional prestress) de la station bipodale fondamentale de l'espèce humaine, ne peuvent exister sans les fonctions supérieures du système nerveux central : se mettre debout relève d'une intention motrice, se maintenir dans cette posture relève de l'activité (bonne ou mauvaise) de boucles sensorimotrices spécialisées et de fonctions cognitives. Se soucier de la réhabilitation des autocontraintes corporelles par manipulation structurelle, pourquoi pas, mais certainement pas sans évaluation et réhabilitation préalable ou conjointe, de l'homéostasie posturocinétique.

 

De la périphérie à la périphérie en passant par le SNC : les capacités posturocinétiques (CPC)

     Exister impose d'avoir la capacité à interagir avec l'environnement. Tout acte moteur nécessite la définition préalable d'un cadre de référence ; il faut pouvoir mesurer l'état du monde qui nous entoure et notre état interne avant de les mettre en interaction pour produire des réponses adaptatives (motrices, végétatives et autres). Cette tâche est dévolue au système nerveux et, comme la plupart des fonctions biologiques répondant à des contraintes complexes, elle très automatisée pour en faciliter son contrôle.

     Dans le cas du maintien postural, l'information circule des senseurs périphériques aux effecteurs musculaires : quand tout fonctionne bien, la régulation de l'activité de ces boucles neuronales (courtes/réflexes et longues/intégrées) se fait en mode non conscient (on ne s'occupe de rien), silencieux (on ne sait pas qu'on a plus de 650 muscles tant qu'on n'a pas de courbature ou de crampe) et avec une dépense énergétique minimale. Dans ces conditions physiologiques, le cerveau est libéré pour les tâches nobles et pour les apprentissages (on peut lire le journal en marchant) ; ça devient vite une autre histoire si le codage des données sensorielles par le SN est pollué par un conflit sensoriel ou par une relation à l'environnement qui se dégrade (essayez de lire le journal en marchant sur un terrain verglacé...).

     Mais si la posture doit d'abord être référencée vis-à-vis du monde extérieur (œil, oreille interne), elle devient aussi source de référence par le biais des réafférences du monde intérieur (somesthésie). Les récepteurs sensoriels dédiés envoient donc en permanence au cerveau les références nécessaires à la stabilisation et à l'orientation spatiotemporelle du corps. Avec des préférences propres à chaque individu et en fonction de ce qu'il reçoit, le cerveau exploite celles qui lui permettent de répondre avec efficience et célérité au besoin du moment t, et à anticiper celui du moment t+. C'est un art difficile. Avoir un cerveau perché et se stabiliser sur le seul appui de la surface de pieds a tout d'une véritable aventure (les bébés et les vieillards le savent bien) : l'activité neurale qui régule les stratégies posturocinétiques en liant les senseurs périphériques aux actionneurs musculaires relève d'un mécanisme d'extrême précision.

 

Représentation interne : patterns cérébraux

    
Que l'on parle de posture ou de mouvement complexe, les muscles (que nous manipulons à longueur de temps dans nos métiers) sont un maillon essentiel de la relation corps-environnement puisqu'ils sont les seuls équipés pour jouer à la fois le rôle d'acteur (fibres contractiles toniques et phasiques) et de spectateur (FNM). Ils sont cependant plus de 650 à donner des signaux directionnels multiples se mélangeant aux autres inputs somesthésiques (peau, fasciae, gravicepteurs viscéraux, mécanorécepteurs dure-mèriens) et à ceux des autres récepteurs sensoriels (œil, oreille interne…) : malgré toutes les qualités du SN, il semble que le calcul en temps réel soit trop complexe pour être efficace. Pour réduire le coût énergétique, leur commande fait donc l'objet d'une préactivation probabiliste permettant de prendre un temps d'avance, par fixation anticipée (contraction tonique) des degrés de liberté articulaires proximaux (APAs, ALAs). Ceci n'est possible que si le cerveau dispose d'une représentation interne (Homonculus de Penfield /cartes corticales, modèle interne, patterns ) de l'état du corps et de sa relation à l'environnement spatial (droit devant référent). Actualisée au fil des apprentissages, elle doit rester congruente avec le précablage neuronal inné (protoschéma corporel).

     Si les verticales mesurées par les yeux et l'oreille interne sont des dimensions plutôt abstraites appartenant au monde extérieur, le sens haptique donne à la relation corps-environnement une dimension concrète très signifiante au plan perceptif : la conscience du corps semble avant tout de construction somesthésique. Les informations issues de la musculature axiale antigravitaire (référentiel égocentré) et peut être encore plus de la peau (Edin, Berthoz, Rabischong : « la peau est le codeur du positionnement articulaire ») qui la recouvre, semblent être essentielles au référencement spatial du corps. Les ligaments qui sont surtout des indicateurs de fin de course et les fascias qui ne peuvent donner que des informations vectorielles congruentes avec les signaux des fuseaux neuromusculaires et des mécanorécepteurs cutanés, ne jouent qu'un rôle secondaire dans la création de cette représentation cérébrale.

     Par contre, le référencement spatial du corps semble davantage le fait de la vision et de l'appareil vestibulaire. Toute représentation mentale incluant un mouvement de rotation mentale de la scène visuelle dépend de la qualité des afférences vestibulaires.



Modulation sensorimotrice

     Cette modélisation centrale semble être le fait d'un premier système neurologique central dont les neurones ont pour fonction de faire passer les messages d'une structure à une autre. Les neurotransmetteurs chimiques de ces circuits sont essentiellement le GABA (acide g-aminobutyrique / inhibiteur) et le Glutamate (acide glutamique / excitateur) auxquels on peut ajouter l'acétylcholine et quelques neuropeptides : ces neurones, qui interviennent dans le traitement analogique de l'information, ne libèrent jamais de monoamines primaires (dopamine, sérotonine, noradrénaline). Ces substances sont libérées par un second circuit plus diffus et superposé au précédent, dont il module l'activité pour obtenir une réponse plus adaptée aux stimulations sensorielles périphériques.

     Si la représentation mentale du corps dans l'espace et dans le temps, est le fait d'une activité centrale rapide à laquelle il est peut être difficile d'avoir un accès direct, sa modulation cognitive, plus lente, semble principalement liée à l'activité de voies dopaminergiques qui interviennent aussi bien dans l'initialisation de la posture et du mouvement, que dans le circuit de la récompense.

    La posture est sensorielle (visuelle, vestibulaire, proprioceptive), motrice, intellectuelle, émotionnelle et végétative. L'étudier requiert la capacité à pénétrer ces mécanismes neuronaux complexes, mais pas pour autant compliqués ; si cela renouvelle nos activités professionnelles de façon assez passionnante, la posturologie s'accommode quand même mieux d'un travail en équipe interdisciplinaire !

 

   
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