Modèle axial vertical neuro-intégré

(par Jean-Luc Safin, physiothérapeute DE, Dir. pédagogique)

 

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     Mots clés : Neurosciences, habiletés motrices, tâches supraposturales, posture, cadres de référence, intégration centrale, anticipation posturale, modèle vertical neuro-intégré, biais perceptifs.

 

Quel que soit le concept, il apparaît que les tentatives d'explication des effets des manipulations, vertébrales ou autres, relèvent d'hypothèses contredisant la conception segmentaire et mécaniste de la dysfonction. Les unes et les autres crédibilisent le bien-fondé à faire passer la thérapie manuelle, de l'approche segmentaire horizontale des théories périphérialistes à un modèle vertical (axial) neuro-intégré.

 

Modèle neuro-intégré parce que la vie active est faite d'une succession ininterrompue de tâches supra-posturales, intimement corrélées aux habiletés motrices ; leur maîtrise réclame une stabilisation préalable du centre de gravité (APAs) qui relève de la neurophysiologie du maintien postural. La douleur, la souffrance qui viennent parfois émailler cette vie active sont, elles aussi, des expériences sensorielles, mais qui sont cette fois jugées désagréables par le cerveau : la douleur, comme ses processus de pondération sont dans le cerveau.

Modèle vertical et axial parce que la vie humaine est incontournablement liée à une station debout qui est la posture humaine de référence. Si cette posture relève d'une intention motrice élaborée par le SNC, les flux sensoriels envoyés aux centres intégrateurs supraspinaux par la proprioception axiale (afférences fusoriales, afférences cutanées rachidiennes et podales) semblent jouer un rôle essentiel dans la constitution plurisensorielle de la représentation mentale du corps (conscience et préconscience de soi).

 

Dans tous les cas, contrôle et pondération de ces processus fondamentaux témoignent de l'activité du système nerveux central et de processus majoritairement top down. Ils relèvent des Neurosciences (intégrées, cognitives, affectives) et, plus précisément d'une neurophysiologie des systèmes intégrés qui est la base de la kinésithérapie moderne et de toute thérapie manuelle.  

 

La posture debout est principalement élaborée à partir de processus d'intégration centrale des données sensorielles issues de 3 principaux cadres de référence : allocentré/vision, géocentré/vestibulaire, égocentré/somesthésie. Ces mécanismes permettent de construire, au fil de la vie et des apprentissages, un répertoire de stratégies posturocinétiques capables d'anticiper les conséquences de nos actions (Ajustements posturaux anticipés). Ces APAs sont très directement garants de la bonne exécution de l'infinité de tâches supra-posturales peuplant la vie courante. Fortement conditionnés par le contexte écologique, les processus intégratifs centraux sont également pondérés par les conditions motivationnelles et émotionnelles. La régulation du système se fait en boucle ouverte et en boucle fermée. Les pannes peuvent se produire à un endroit quelconque du système.

 

La posturologie étudie cette fonction neurale complexe. C'est l'étude d'un comportement moteur, qu'il ne faut pas confondre avec sa résultante morphostatique : la posture n'est pas la position. L'important n'est pas que les gens soient tordus, mais ce qui les tord !

Si la plupart des formations en posturologie préconisent de procéder par manipulation des entrées du système et par observation immédiate des effets biomécaniques réflexes résultants, sur le modèle du système postural fin développé par Gagey dans les années 70, cette façon de faire semble sujette à caution. En se limitant aux réseaux innés du cerveau sensorimoteur et en ignorant les mécanismes de représentation mentale du modèle systémique cognitiviste, elle s'expose à confondre facteurs de comorbidité et lien de causalité.

Kinésithérapie, posturologie doivent être l'application de la physiologie. L'étude de la fonction neurale doit se faire à partir d'évaluations fonctionnelles (plurimodales et différentielles) balayant le spectre d'activité des boucles de régulation et les processus de pondération impliqués dans le contrôle posturocinétique. Dans le modèle systémique aujourd'hui admis, ceci ne peut se limiter au cerveau archaïque et aux mécanismes réflexes.

 

Le plan thérapeutique exige la même application de la physiologie. Les manipulations isolées du cerveau sensorimoteur par orthèses plantaires, dento-occlusales, oculaires… semblent souffrir des mêmes insuffisances, et ce ne sont pas les critères d'intersubjectivité ou de physiodépendance parfois évoqués, qui peuvent raisonnablement établir un meilleur lien de causalité. Les concepts structurels périphérialistes (ostéopathie, chiropractie, étiopathie ou autres) ne répondent pas davantage à ces problématiques fondamentales, tant il apparaît que le temps neurologique précède le temps biomécanique qu'ils affectionnent. Idem pour la fasciathérapie, tant il est évident que, dans l'analyse du mouvement, les fascias ne peuvent pas donner au SNC des informations kinesthésiques dissociées de celles émises par les autres récepteurs somatiques embarqués (SA cutanés, FA articulaires, FNM, OTG), sauf à ce qu'ils ne soient pas innervés. Dans un corps vivant, il n'est pas possible de considérer une structure biologique quelconque sans se préoccuper de savoir comment elle communique avec les systèmes de régulation, et de savoir ce que fait le SNC du signal envoyé par cet organe périphérique.

Difficile aussi de ne pas remettre en question la façon dont nous est présenté le concept des Chaînes, qu'elles soient musculaires, physiologiques, viscérales, neuroméningées ... Il existe en effet, un nombre incalculable de combinaisons et de synergies musculosquelettiques qui satisfont aux besoins stratégiques du système de contrôle moteur, ce qui ne peut que contredire le concept. De plus, il n'y a qu'à voir avec quelle facilité les athlètes suppléent leurs « Chaînes » avec des prothèses en carbone et comparer avec les difficultés éprouvées par les athlètes non voyants ou cérébrolésés. Si « la vie, c'est le mouvement », la priorité va à la valence des processus d'élaboration de la commande du dit mouvement : « Neurology first ! »

 

Kinésithérapie et thérapie manuelle n'échappent pas aux insuffisances de cette vision structurelle périphérialiste de type ostéopathique. Là encore, deux façon de voir les choses ; soit les techniques manuelles (Moneyron, Bowen, Cyriax, Kua Tsu et autres réflexothérapies…) sont cantonnées à leurs aspects périphériques tissulaires et au mieux réflexes, soit on change de dimension en entrant dans une approche systémique moderne qui, en réalité, revient à commencer par le commencement !

Un récepteur sensoriel périphérique n'est rien, ou presque, sans le cerveau qui est derrière ; 80% de ce que nous percevons avec les yeux, les oreilles internes, le corps physique est de construction corticale, sans que cela soit contradictoire avec le fait que 80% de ce que nous faisons soit automatisé, bien au contraire. Il n'y a, par exemple, pas plus d'image sur la rétine ou de couleur dans le monde qui nous entoure, que de murs qui tournent pendant les crises de vertige ; il n'y a qu'un cerveau qui code des inputs chimio-électriques pour leur donner du sens, et qui peut être trompé par des signaux discordants. Le cerveau travaille sur ce qui fait sens. C'est une machine à fabriquer des représentations mentales de l'état du corps et de l'état du monde, pour mieux s'en affranchir au fil du temps et des apprentissages. Comme nul ne peut nier que les structures tissulaires auxquelles s'adressent les mains du thérapeute sont innervées, il en va de même pour la somesthésie et le sens haptique. Poser les mains sur le corps du patient, génère une interaction somatosensorielle « écoutée » par les cerveaux du couple patient-thérapeute, pour prendre du sens. Toucher un patient n'est rien moins qu'une façon de mettre les mains dans son cerveau et d'accéder à la représentation mentale qu'il a de son corps propre ! Toute manipulation est une modification de la localisation égocentrée et de l'agentivité. Tout patient « périphérique » est un central qui s'ignore.

Dépasser les insuffisances de la lecture périphérialiste , c'est aussi une façon de prendre ses distances avec toutes les interprétations auxquelles elle se prête : du touch musculaire pour vendre des bracelets magiques, aux os du crâne qui bougent ; de la main polarisée de la méthode N.. qui guérit 99% des vertiges par la thérapie manuelle, aux chirurgiens à mains nues philippins et autres joyeusetés, les exemples foisonnent ! Un raisonnement clinique basé sur les  Neurosciences et sur le modèle systémique cognitiviste, permet une compréhension nouvelle des pathologies et des façons de faire.

Ces systèmes sont plus complexes que compliqués. La largeur du champ de compétence de la kinésithérapie permet de les pénétrer avantageusement. De l'évaluation fonctionnelle des cadres de référence aux manipulations des canaux sensoriels ; des leurres sensoriels aux flux proprioceptifs contexte dépendants de l'orthopractie ; des rééducations neurovestibulaires aux réhabilitations du système saccade-poursuite ..., nombreux sont les (bons) moyens offerts au kinésithérapeute pour exploiter ces mécanismes, révéler les altérations du système et concourir à leur remédiation. Choisir de limiter son envie d'agir au référentiel égocentré, avec la thérapie manuelle pour principal outil, est parfaitement possible, mais il faut alors déléguer à d'autres professionnels l'évaluation et la remédiation des autres aspects des altérations du système. Se donner les moyens de balayer l'intégralité de la fonction neurale et de devenir un élément central de la filière de soins est un autre choix ; les deux possibilités sont proposées par la formation en orthopractie-posturologie.

 

   
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