(Jean Luc Safin, MK physiothérapeute, Dir pédagogique du GRETM)

 

La posturologie est une discipline médicale et paramédicale née à la fin des années soixante dix à partir d’observations cliniques. au Portugal sous l’impulsion du Dr Henri Martins da Cuhna (Syndrome de déficience posturale), puis en France sous celle du Dr Pierre Marie Gagey. Da Cunha décrit un trouble fonctionnel accompagné d’algies diverses, de troubles de l’équilibre de syndromes visuels subjectifs et d’une asymétrie tonique prenant  la forme d’une attitude scoliotique. Médecin du travail, Gagey reprend les conclusions d’une réunion de la Société de Neurologie de 1916 pour s’étonner de la proximité des signes cliniques présentés par les sujets porteurs de Syndrome Subjectif des Traumatisés Crâniens. Il n’hésite pas à établir un parallèle avec les troubles psychophysiques de ces traumatisés de la Grande Guerre. S’appuyant sur les travaux de J Baron, il fait des troubles visuomoteurs associés  un élément diagnostic essentiel.

 

Dans les deux cas, se pose la question, non résolue à ce jour, de l’objectivation d’un syndrome subjectif ; autrement dit de savoir qui fait quoi dans ces syndromes psychophysiques, alors qu’il semblerait bien d’effectuer cette partie du cheminement thérapeutique avant de prétendre passer à la case traitement.

 

L’explosion des connaissances liées au développement exponentiel des Neurosciences intégrées, cognitives, affectives… oblige à se poser quelques questions sur la validité du lien observations cliniques-remédiation en application de la physiologie et sur la réalité des hypothèses émises par ces auteurs. Avec un système de contrôle moteur réputé plurisensoriel et centralement modulé par des processus cérébraux autonomes, il semble que la proposition portugaise de SDP d’origine proprioceptive unique n’entre pas dans le cadre de la physiologie appliquée à un système plurisensoriel centralement modulé. La dissociation statique-mouvement/locomotion  fondatrice de l’hypothèse du système postural fin de Gagey n’est pas acceptée par les fondamentalistes alors qu’elle est toujours d’actualité en posturologie modèle 1970.  Il en va de même avec la restriction apportée au rôle de l’appareil vestibulaire, au principe du seuil d’activation des canaux semi-circulaires et du fait que les patients ayant présenté une destruction unilatérale des voies vestibulaires par une névrite ont, en statique,  un comportement posturographique de sujet sain au bout de quelques mois. On peut objecter à la première qu’il n’existe pas d information vestibulaire otolithique ou canalaire pure et à la seconde  que les mécanismes de compensation centrale associés à l’évolution propre de l’affection expliquent cette observation clinique. Alors que la posturologie œuvre dans le domaine de la psychophysique et que les synapses des réseaux neuraux du cerveau sensorimoteur ne sont pas réputées libérer les amines biogènes indispensables au bon fonctionnement du contrôle moteur dans les tâches supraposturales, il est difficilement acceptable que les mécanismes de modulation cérébrale autonome sortante ne soient pas pris en compte dans l’analyse des pathologies et leur remédiation. Avec des tests en mode entrée-sortie qui sont exposés à un nombre important de faux positifs compte tenu de la propension du SNC à opérer en mode bayésien. L’anticipation des conséquences de l’action est sans aucun doute une qualité du système, mais revers de la médaille, elle expose les cerveaux des patients et des thérapeutes à être trompés à l’insu de leur plein gré. Si les artistes-peintres exploitent ces phénomènes depuis toujours pour notre grand plaisir, les marchands du temple se sont vite emparés de ces faiblesses du système pour nous vendre moult bracelets magiques (Power B…) et autres colifichets qui ne marchent que le temps d’y croire ! La posturologie version 1970 a les insuffisances des connaissances de l’époque ; le  modèle 2018 gagnerait à se départir des chapelles et à se réformer autour de l’application de la physiologie.

 

Plus les systèmes sont complexes, plus ils sont fragiles et c’est le cas du  système de contrôle moteur, même s’il semble faire avec de nombreuses incertitudes intrinsèques. Ses troubles, toutes origines confondues, ont une facilité certaine à biaiser la perception de la relation corps-environnement et de son hologramme cérébral (carte corticale / mapping). La symptomatologie des pathologies qui accompagnent ces biais est aussi variée que le sont les sources de référencement sensoriel et de modulation du système. Nos patients périphériques sont à coup sûr des centraux qui s’ignorent !

 

La diversité des boucles neuronales engagées, les arcanes d’une intégration centrale contenant encore bien des inconnues malgré l’abondante recherche qu’elle suscite et les progrès de l’imagerie fonctionnelle cérébrale, obligent à un travail multidisciplinaire. Le physiothérapeute a la chance d’être déontologiquement à la croisée des chemins de la gestion des interactions hétéromodalitaires caractérisant le système.  Posturologue traditionnellement tourné vers la thérapie manuelle et les troubles et douleurs musculosquelettiques, il est celui qui peut également se donner les compétences lui permettant de s’approprier appareils vestibulaire et visuomoteur, dysfonctions  maxillo-faciales en ODF ou gestion des émotions, en collaboration directe avec le monde médical concerné. C’est un monde inhabituel, mais  il suffit de parcourir et d’exploiter le champ de compétence de la physiothérapie pour se l’approprier puis le faire savoir. La posturologie ne soigne pas : elle est étude des différentes facettes des comportements moteurs. Elle a  besoin d’être relayée par des outils thérapeutiques adéquats. L’ensemble est l’objet du cursus de formation en orthopractie-posturologie.

 

 

   
© GRETM 2018-2019